ATELIER 29
29, passage Verdeau
75 009 Paris
Exactement ce qu’on voulait. Rien à redire. Une exposition comme ça, avec une technique. Oui, une technique très personnelle, des rougoiements sur fonds noirs, des âpretés devant un rideau bien lisse. Vous avez raison : « comme dans un théâtre ». Des légumes en représentations, des petits Ubus qui ne seraient pas Rois. Ils n’en n’ont pas les moyens… Ou alors rois fantoches, rois des épluchures, rois toujours déjà nus sous les écorces, déjà toujours encore épluchées. Des rois, à poils, à croûtes et à queues. Vous avez vu comme on peut pousser loin la chansonnette, hein ? Ca vous amuse tant…
En réalité, des fois, devant tout ça… je veux dire, toute l’abondance de jus, du pinceau qui coule, je me sens comme le vieil avare devant sa fille hypersensible (j’en ai honte), j’ai peur de l’embrasser, de lui dire que je l’aime, j’ai une réticence. Je ne suis pas fier : je n’ai que faim, faim et faim encore des rondeurs de Nelly. Quelle goujaterie de ma part…
Au fond de ma couette – quel toupet – j’ai le sentiment, l’impression, je veux dire, le fantasme de jouir à la place d’une orange qui serait trop mûre pour se contenir.
Vous avez vu ces petits yeux en poire ?... Quelle tendresse… Quelle bave, quel mucus… Je suis dans l’embryon, en deçà d’une intelligence qui ne me sert plus à rien, je suis en marge du lieu commun aussi, en dessous du niveau des apparences. Rien ne m’amuse autant que d’être surveillant au quartier du trognon, dans la coursive de mon palais si aiguisé par l’envie.
Oh, si, croyez moi, je pourrais vous en dire encore : on entre chez Nelly brusquement, dans sa fructosphère sans indication de temps, de lieu, de personne… On est là, suspendus entre la pousse et la hantise du pourri, discontinus qu’on est, réduits au combat : bien sûr que ça fait envie… C’est toujours plus savoureux que de ne rien marner !
Alors, mon cœur s’accélère, pulsation tentaculeuse de l’orange qui se rétracte pour généreusement m’inonder de son jus, poussée sans retour. Je finirai mangé par les vers, non ? Alors autant s’en mettre plein la panse à s’en frotter les pépins.
C’est ça. C’est exactement ce qu’on voulait. Rien à redire. Une exposition comme ça, où tout nous apparaît comme des choses en devenir, des espoirs de trembler d’émotion, des craintes de dents glacées par des citrons acides, des spectres de langues râpeuses. C’était ce qu’on voulait, non ? Un monde où se lovent des larves, des morceaux en deçà des portraits, des petits mondes où tout est à faire : des goules, des saillies, des craquelures, ce qui vous plaît tant et vous rend si singuliers, des goûts, et des couleurs.