Elliot Perlman: avocat des personnages littéraires ambigus
Qu'est-ce qu'une ambiguïté? Ou plutôt: comment se manifeste-t-elle? Il y a ambiguïté lorsqu'un comportement, un acte comporte plusieurs significations possibles et donc se rend immédiatement sujet à interprétation subjective. Telle est le terreau fertile en pistes sur lequel Elliot Perlman s'appuie pour écrire Ambiguïtés (Seven Types of Ambiguity), un roman fleuve où les narrateurs alternent partie après partie pour donner leur version (ambiguë?) d'un fait divers troublant.
Le petit Sam vient d'être kidnappé à la sortie de l'école par Simon, l'ex petit ami de sa mère. Ces deux-ci ne s'étaient pourtant par revus depuis dix années. Simon est-il un malade mental assujetti à des troubles psychiques graves ou bien est-il l'incarnation de l'amoureux désespéré prêt à tout pour reconquérir celle qu'il a perdu? Posée ainsi, la question oriente le roman vers la tragédie amoureuse pour vieille dame. Derrière ce prétexte, chacun des sept personnages va donner sa version et parler en même temps de ses souffrances, ses doutes et la survie que nous impose un monde matérialiste corrompu par l'argent, la judiciarisation de la culture et l'obsession de la procédure comme unique possibilité de résolution des conflits.
On comprend que Monsieur Perlman soit avocat à la lecture de cet ouvrage où les pires comportements deviennent excusables et rendent même les personnages plus qu'attachants: un plaidoyer littéraire touchant. Le sentiment persiste et surnage malgré la déroute, la place pour la poésie y est creusée pas à pas. Cette poésie n'est-elle justement pas le royaume de l'ambiguïté? Lorsque la polysémie s'y glisse, l'équivoque ne se dissimule plus, se montre tel quel. Aussi, plus que dans les personnages, c''est dans la quête d'une écriture à sens multiples qu'Elliot Perlman cherche à embarquer le lecteur, à le perdre. De sûrs d'eux-mêmes, les figures qui passent dans cet ouvrage quittent leur statut (leur stature?) social, et leur appartenance à l'individualisme du travail en entreprise s'apparente et se nivèle sur le monde de la prostitution, du jeu, de la politique, de la santé. Et le quotidien si monolithique finit par évaporer ses certitudes, ruiner son quant-à-soi pour laisser émerger ce qui seul peut encore nous sauver: l'amour fou.
«La folie est le prix à payer pour le temps passé à être trop lucide.»
Ambiguïtés, Elliot Perlman, 10/18