La Justice prend son temps. La "prescription" nous le rappelle. Il y a prescription lorsque la faute s'éteint, avec le temps, un certain labs de temps. Toute action intentée en justice n'est alors plus recevable, le service après vente ne fonctionne plus. Le temps qu'il faut, le temps qui reste pour que la faute ne soit plus considérée, repose sur une durée légale: soit mais légale par rapport à qui? Et fondée sur quoi? Au nom de quel sablier, de quelle mémoire l'oubli, ou disons "l'irrecevabilité" obtient-elle gain de cause sur le délit? Le temps joue donc pour l'agresseur; mais ce temps-là n'a rien à voir avec l'effacement de la souffrance de toute victime. Il n'y a pas d'argument qui qualifie la prescription: ce n'est pas parce que je demeure inerte en tant que victime, inactif face à la justice que l'action de celle-ci doit s'interrompre. Une faute est une faute et, en regard de toute procédure, il n'y a pas d'interruption possible. Ce qui rééquilibre la prescription est très certainement le devoir de mémoire, sorte de remplacement pour conjurer la crainte du temps qui passe, comme si se souvenir permettait de condamner, ou plutôt, de se responsabiliser davantage. Se souvenir, c'est faire resurgir le ressentiment dans un état de passivité absolu.
Prescription: votre souffrance ne vaut plus rien car la faute s'est éteinte par une décision arbitraire d'Etat fondée sur le temps. Une date de péremption est stipulée sur un décret peut-être. Il n'y a même pas de justification donnée à la durée: 10, 20, 30, ans?
Seuls les crimes contre l'humanité sont imprescriptibles, mais tout crime n'est-il pas en soi contre l'humanité? Quel crime n'est pas contre l'humanité? Y en a-t-il seulement un?
La justice travaille avec le temps, pour le temps, détache la victime de son supplice, la rend hétérogène à la douleur et consacre l'effacement comme triomphe d'une mémoire qui se transforme en devoir: devoir collectif moral? Quel est ce rapport à la réalité et au monde que désignerait le devoir de mémoire? Quel jugement entretient-il avec la ruine de ce qui fut? C'est comme si le lointain veillait pour ce donner bonne conscience. C'est à cette condition que l'Histoire, la faute, les souffrances sont lâchement préservées, dans l'intensité de cette posture mortuaire et intériorisée qui nous lie collectivement à ce qui n'existe plus: traces de lois.
La prescription n'existe pas plus que ce qui permet d'évaluer le degré de violence infligé à l'humanité à l'occasion d'un crime.
Il n'y a que des fautes qui ne connaissent ni l'interruption ni la possibilité d'être réparées, voire pardonnées. Si je pardonnais, je placerais celui qui m'aurait outragé du côté de ceux que je méprise, que je domine et outrage à mon tour. Il y aura des fautes tant qu'il y aura du pouvoir, et le pardon prendra la forme que ce pouvoir voudra bien lui donner: prescriptible, sur ordonnance.
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