J'en viens au site qui cite: evene qui, arborant de multiples informations, telles les biographies ennuyeuses d'auteurs, l'actualité des arts, du théâtre, du cinéma et de tout ce que l'on peut catégoriser sous l'expression "sorties" (il n'y a jamais de rubrique "les meilleurs endroits à l'air libre pour se bourrer la gueule"). Evene donc, est connu pour sévir dans la citation. C'en devient pathologique: les auteurs connus ou moins, bons ou moins bons, ont leurs listings de mots recherchés, de pensées savamment démoulées qui constituent autant de fragments, de parcelles arrachées à tout texte complet. Il ne reste qu'à en déduire la pensée du penseur à partir d'une éjaculation intellectuelle, d'une consommation anthologique qui réduit au morcelaire toute réflexion patiente et élaborée, fût-elle déjà en soi fragmentaire. La citation selon evene, c'est la version réfléchie et incommentable du facebookisme: l'accumulation illimitée et sans mise en rapport cohérente des coups de gueule et de coeur des uns et des autres. Pas de narration, pas de démonstration, on s'éblouit de morceaux de soleil de Céline, Proust, Nietzsche, Marx, BHL, sans aucune espèce de discrimination intelligente.
Le délire de la citation questionne le temps: lorsqu'à ce point le texte n'est plus qu'arrachement, est-ce à considérer que la postérité ne gardera que ces miettes sans texte? La citation dépasse le temps du texte, détruit le texte. C'est une seconde main, un peu comme l'auteur parodique qui manifeste dans la dérision son impossibilité à créer du neuf. Il faut citer pour appuyer et rehauser l'indigence de sa propre pensée; il faut citer parce que celui qui a pensé et dit cela a dit vrai (pour quelle raison et de quel droit? On s'en fout, il l'a dit.); il faut citer comme pour faire apparaître en creux la somme des textes que cette citation cache et que nous n'avons pas lus. Citer n'est pas seulement détruire le texte dont les branches les plus saillantes seraient coupées, comme au plus beau chêne, c'est refuser de penser. Ecrire soi-même (et non sur soi-même), à l'inverse, évite, peut-être la destruction, redonne confiance au langage. Est-ce que les lambeaux de livres des autres sont indispensables et satisfaisants? Il n'y a pas d'équivalence à écrire soi-même et de soi-même. Plutôt que d'arracher aux autres ce qui porte leur différence, leur hauteur, arrachons nous à nous-mêmes et portons comme une différAnce absolue, cette longue citation qui émane de nos malheurs, en espérant que personne, dans le désoeuvrement, ne nous l'arrache à son tour.
Je crois au fond que citer nous pousse à vérifier que celui, génial, qui nous précédait, était précurseur: nous en faisons, malgré notre admiration, un retardataire sur d'autres pensées à venir.