Franchement, je trouve exagéré de m'envoyer un mail pour me dire que je dois construire des projets, penser à sécuriser mes lendemains, plutôt qu'à faire dans le tourisme littéraire. Ca, c'est tout la banque, ça! Enfin, passe encore qu'il s'agisse de quelqu'un qui ne me connaît pas, une pub, mais tout de même. Remarquez, ça aurait pu être un voisin, un ami (j'en ai un) ou je ne sais pas moi, la boulangère, ça ne m'aurait rien, rien fait du tout. Je n'ai pas peur de dire que j'adore les trains, vendre des objets qui ne m'appartiennent pas, prendre des taxis de nuit, utiliser les chaussures des autres, pratiquer des travaux pour lesquels je n'ai aucune compétence.
Récemment, j'avais un cube en plastique entièrement rempli de courrier: des lettres de famille, des cartes postales de gens qui ne me connaissent plus, des photos d'ex ou je ne sais plus avec qui j'ai couché. Et bien, j'ai tout fichu aux ordures. Oui, évidemment, j'ai fait le tri. Le tri sélectif. Je n'ai peut-être pas de respect pour mes affaires mais pour la planète, ça, c'est devenu une manie à force de l'entendre.
Il n'y a qu'avec les gens que la roue tourne. Je les vois, je ne les vois plus, je ne fais rien pour les garder, c'est normal d'être seul ou accompagné. Ce n'est pas que je ne les aime pas: j'adore aider les gens, oui. Mais je laisse faire, parce que ça ne m'intéresse pas, ça me fait plaisir, voilà.
Je trouve au fond que rien ne sert à rien, tout est tourniquet, manège, foire: la justice, les écoles, les institutions en tous genres. C'est du flan. Le problème, en réalité, c'est qu'au bout d'un moment c'est fade. C'est amusant cinq minutes. Honnêtement, je me sens aussi bien dans une brasserie quelconque que dans un restaurant de luxe, ça m'est complètement égal, où vous voulez.
C'est pour ça que je vais partir. Je vais partir à un moment donné, au moment voulu, comme ça, pour rien. A la fin de l'année. La banlieue, Paris, c'est bon, tous ces trucs, c'est facile. De toute façon, je suis en train de tout foutre en tas: hop! Les bouquins, les classeurs de fac, je ne garde rien. Je pense: juste un sac avec des beaux vêtements. Des beaux vêtements: peut-être pour sortir ou... Je ne sais pas.
Je vais trouver un petit travail. Dans les Landes. Je n'aime pas ça, les Landes, mais j'y connais personne, c'est bien. Dans une auberge ou alors une fête foraine, un mois ou deux, ça ira. Et puis les vendanges!... Avant, j'aurai fait présentateur. Présentateur soit dans la météo ou les horoscopes: le sourire, l'absence de contenu, ça devrait fonctionner.
Comédien? Non, non, ça c'était avant. Ca m'amusait, je trouvais que ça m'allait bien. Les gens me disaient que c'était pas mal, quand même. Mais là j'en ai marre. De toute façon, on peut tout faire. Pharmacien, j'aimerais bien essayer.
Extraterrestre: ça aussi... dans une église. Oh, écoute, qu'est-ce qu'on rigole. Quand je vois mon pote... La galère dans une boîte et tout...
Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse? Moi, je ne peux pas me reprocher de ne pas m'occuper de mes gosses, j'en ai pas. De temps en temps ceux des autres. Etrange avec cette vie-là d'avoir tellement de choses à raconter: raconter tout ce qui ne parvient pas à s'accrocher à moi, tout ce qui cavale, qui glisse. L'ennui me terrorise, ça, surtout, par dessus le marché, l'ennui: le scandale absolu. Des impressions de salle d'attente, y'en a, pas qu'une.
Et puis ne pas me dire que c'est une question de génération tout ça. Déjà à l'époque, il y en a qui piquaient dans les assiettes et ils n'étaient pas méchants pour autant: des faux riches. Ben, si ça leur fait plaisir. Tant qu'ils ne plument pas les nécessiteux. Aller à droite à gauche, pencher la tête d'un coté, de l'autre, savoir qu'on a aimé, regarder passer les hirondelles, ne pas respecter les programmes. Il y a vraiment, vraiment de quoi s'amuser pour qui veut jouer les amateurs. Vous avez fait un petit peu de Latin?