A chaque événement son flot de larmes, celui de l'hiver est un rituel que les medias ne préparent plus mais réchauffent juste avant les fêtes: les sans abris. Ils cristallisaient jusqu'à présent et très simplement la charité de la foule en période de dinde, marrons et abondance de champagne. Il suffisait de verser sa larmiche et de ratisser ses fonds de porte-monnaie pour faire sa catharsis annuelle et purger sa peine.
Cette année, l'heure n'est plus seulement aux lamentations ou au don occasionnel, mais au microrassemblant boboïsant. Certes les artistes et restants d'intellos se sont toujours plus ou moins mobilisés autour de causes qui font flancher la ménagère sarkozyste, mais là, vraiment, depuis les sans-papiers, les sociologues n'ont pas tort, un véritable consensus compassionnel s'est forgé, institutionnalisé même, et plante le germe d'une nouvelle forme de solidarité: le marketing humanitaire.
Grâce à Quechua, les SDF ont enfin leur sponsor et deviennent un media à part entière dont le support est la toile de tente. On a déjà parlé sur ce blog de la tendance au nomadisme, très présente chez les bobos, just for fun; ici, elle s'instaure en mode de vie obligé et en communication par défaut, not to die. Le campement est, à travers un sponsor, le signe d'une nouvelle économie naissante, celle de la pauvreté, de la survie. Le pauvre, dans toute sa crudité, devient le campeur toléré, a mi chemin entre le squatteur et le locataire de terrain. C'est quechua qui valide le tout, crédibilise la camping attitude.
Du coup, le mouvement de contestation devient moins brut, car enterriné par une marque, glacé dans une image marketing, "packaggé". Par contrecoup, la marque devient quant à elle plus subversive, porteuse d'un message qui relaie celui des sans abris. Les artistes eux, n'ont plus qu'à se tailler un look. Les medias ont assez glosé sur la ressemblance travaillée entre Augustin Legrand et l'Abbé Pierre.
Pour compléter l'analyse de Guillaume Erner dans La Société des Victimes, on peut s'interroger sur la tournure que va prendre la figure de l'opprimé dans l'espace marketing.
En politique c'est assez clair, les victimes de "droite" sont les enfants abusés par la pédophilie, les femmes violées, les honnêtes gens agressés,... Les victimes de "gauche" sont les jeunes des banlieues, les précaires, voire les immigrés. Cette classification, aussi idéologique soit-elle, tient par attitude partisane et votarde, quasi immuable. A partir des SDF, on peut grossièrement déceler les penchants politiques de ceux qui soutiennent leur action de résistance passive. Est-ce à dire que les marques se politisent?
Ségolène retournera-t-elle en Chine avec une combinaison Quechua? Autrement dit, Quechua est-elle une marque de gauche (dans la tendance, l'attitude)?
Deux observations ouvertes à une analyse plus approfondie:
- Le message porté par Quechua à travers le matériel fourni aux SDF est sans doute que les marques sont appelées à développer de nouvelles architectures de survie dans un monde en constante paupérisation. Les pauvres habitent dans la marque.
- Le bénéfice d'image récupéré par Quechua repose sur le déplacement de fonction de ses produits: la tente n'est plus l'outil de vacances, de la rando et du bivouac, sa solidité est autre, elle participe à la survie de l'espèce et doit s'approprier l'espace urbain en s'y fondant pour que la contestation soit esthétique et la colère, publicitaire. C'est le système de revendication à l'intérieur d'une dynamique commerciale.
Dans un système confiscatoire mis en place par le précariat généralisé (CPE, CNE, CAE, interim, CDD...), de nouveaux modes de consommation doivent se mettre en place pour développer la présence des marques dans la zone, manière de privatiser l'espace publique en utilisant le déshérité comme argument: c'est le nouveau phénomène de "pauvritude".
A lire: L'Architecture de Survie de Yona Friedman aux éditions de l'Eclat.