La série Lost n'a rien inventé. Sa Majesté des Mouches, récit pauvrement darwinien aux senteurs fétides de protofascisme de feu William Golding est actuellement à l'affiche du théâtre 13, à Paris. Mise en scène réglée comme du papier à musique, acrobaties et éléments perturbateurs taillés pour un public de scolaires rompus à la culture du zapping, décor épuré couleurs ciel et sable à travers lequel évoluent des écoliers anglais (que des mecs) rescapés d'un avion écrasé par malheur sur une île dont même Robinson n'aurait pas voulu. Fantasme, réalité, allégorie, parabole, métaphore? Je n'en sais rien tant les interprétations restent ouvertes. Rien à reprocher en tous les cas à la mise en scène tonitruante de Ned Grujic qui s'approprie ce délire régressif contre Dame Nature et sa propension à réduire le masculin au rang de bestiole ignare et instinctive. Même Koh-Lanta nous semble civilisé. Dans la salle, toute l'Education Nationale venue remplir le tiroir caisse d'un spectacle qui vante les mérites de la raison, du progrès, de la science et de tout ce qui touche au vacillant héritage de la Révolution bourgeoise, en exhibant les délires mâles d'un groupe de collégiens friqués expérimentant jusqu'à l'orgie (sans sexe, on n'est pas des pédés!) la dégénérescence morale inhérente à la promiscuité en milieu insulaire (j'ai pas dit scolaire!). Dommage qu'on ne puisse pas reprocher la consanguinité à ce groupe de djeuns (blancs, quand même...), William Golding nous épargne la présence d'un quelconque fille, fût-elle amazone, qui eût certainement gagné à devenir la procréatrice, du moins l'initiatrice de service (pas de tournante dans la littérature de jeunesse). En place et lieu de la génitrice, une tête de porc empalée comme un totem à la place du tabou féminin: c'est typiquement masturbatoire, guerrier, ludique et solitaire, c'est à dire masculin. Dans ce capharnaüm dont j'imagine que chaque personnage a une fonction et un vouloir-dire précis qui m'échappent (Nature me pardonne), ils s'organisent, se démerdent, font du feu, cherchent à être le chef, s'entretuent et finissent dans un état de crasse qui me semble un peu trop poussé pour signifier combien l'autogestion est impossible. En somme, le message n'advient pas; l'anarchisme est une utopie pour débiles profonds... Ca ne donne pas le moral! C'est presque aussi mauvais que Rousseau, sauf que la société n'est ici responsable de rien, excepté du bonheur des gens en uniforme (excitant, non?). Je comprends que l'attention de la salle (d'âge jeune) ait été soutenue, car toutes les ficelles de la bassesse humaine y passent: jalousie, efforts scabreux pour rendre les autres aveugles, bêtes ou fous. Au fond, William Golding se trompe en pensant que la nature rend dingue. Personne n'est fou par nature, par le fait de la nature (les asiles psychiatriques n'existaient pas à l'âge de pierre). La folie est fabriquée par la construction de l'environnement et précisément de la société; elle ne saurait être individuelle, groupusculaire ou isolée du reste du monde. La folie, c'est la folie de l'autre. Dans cette pièce, il n'y a pas de prise en compte de l'autre; il n'y a que des besoins, des tendances, des envies, de la psychologie empirique et vulgaire, de la thérapie en deçà de l'état sauvage. C'est une sorte de veille comateuse (l'île comme lieu du rêve) qui n'est confirmée que par une réalité parcellaire, découpée, bourgeoise (le collège privé).
Heureusement, ces gosses de riches sont sauvés, par un bateau (c'est ça où je me gourre?), un godot tant attendu qui leur permettra, tel un Deus ex machina, de retourner au monde raisonnable de la vie en société en diminuant les égarements voraces de leurs désirs exacerbés par cette île bizarrement sans tentation.
Si toute cette diatribe contre la décadence des peuplades reculées me laisse perplexe en dépit de la souplesse physique des acteurs, c'est peut-être parce que j'ai trop lu Virgile, dont les réflexions sur l'ailleurs comme zone fascinante fut et reste révélatrice de l'inconscient comme matrice d'un langage poétique et intelligent: "Si je ne peux naviguer sur les eaux supérieures, je naviguerai sur le fleuve Achéron." Personnellement, je vous le conseille, le paysage est nettement plus dégagé, du moins en profondeur.